Sommaire

Considérations éthiques liées à la prise en charge de la faune sauvage

Le vétérinaire praticien, sollicité à l’occasion par les découvreurs d’animaux en détresse, doit aller au-delà de simples considérations médicales et connaître les informations lui permettant d’évaluer les conséquences de ses actes pour l’individu pris en charge, mais aussi pour les populations sauvages, afin d’agir de la manière la plus appropriée.

Considérations concernant l’individu pris en charge

Face à un animal sauvage blessé, la plupart des vétérinaires se trouvent dans une situation inédite dans laquelle ils n’ont pas de compte à rendre à un propriétaire et où la survie de l’animal n’est pas le seul but: la priorité doit être de déterminer la meilleure décision pour l’animal et, parfois, ses éventuels jeunes à charge.

Cela signifie aussi bien la mise en place des premiers gestes d’urgence pour stabiliser l’animal et soulager sa douleur, qu’une euthanasie immédiate si l’animal est, à l’évidence, condamné ou précoce (dans les 48 heures) ou s’il ne réagit pas favorablement au traitement mis en place. Cela signifie aussi de pratiquer l’euthanasie s’il acquiert la conviction que l’animal, ayant toutes chances de guérir de ses blessures, demeurera infirme, donc non relâchable ce qui est difficile à accepter pour le praticien. Le taux d’animaux relâchés en nature par les centres de sauvegarde est un chiffre à avoir en mémoire : un peu plus de 40 % seulement (selon les données de l’UFCS, 2005 et du CEDAF, 2008)

A l’échelle de l’individu, différents paramètres sont à prendre en compte avant d’opter pour l’une ou l’autre solution. Leur importance hiérarchique varie selon les auteurs, elles sont ici présentées sans ordre de priorité puisque toutes ont leur importance.

a) Considérations médicales

Les animaux sauvages sont soumis à une pression de sélection très forte : les animaux faibles et malades sont très vulnérables et rapidement éliminés dans la nature.

Beaucoup d’entre eux ne montrent aucun signe de faiblesse avant un état avancé de maladie ou de blessure. Il faut garder à l’esprit qu’à l’exception des juvéniles ramassés ou, par exemple, d’animaux pris au piège (piscine vidée, hangar, etc.), un animal sauvage qui a pu être capturé est le plus souvent très amoindri. Dans les cas les plus avancés (animal moribond, cachexie extrême), une euthanasie d’urgence est sans doute la meilleure option éthique ; celle-ci fait l’unanimité auprès des personnes investies de longue date dans les soins à la faune sauvage, en dépit de la difficulté à la faire admettre parfois par le grand public (Kirkwood et Best, 1998 ; Hall, 2005 ; Cooper et Cooper, 2006 ; Molony et al. 2007).

La plupart des recommandations sur la conduite à tenir lors du « tri » se basent sur les chances de survie après le relâcher, c’est-à-dire sur les chances de récupération totale après soins et phase de réhabilitation avant départ.

Une étude réalisée par Molony et al. (2007) a cherché à identifier les facteurs prédictifs de mortalité en soins afin d’abréger les souffrances inutiles. Celle-ci a porté sur 7 espèces communes en Grande-Bretagne : le Hérisson d’Europe (Erinaceus europaeus), le Renard roux (Vulpes), le Blaireau (Meles meles), le Merle noir (Turdus merula), l’Etourneau sansonnet (Sturnus vulgaris), la Chouette hulotte (Strix aluco), le Moineau domestique (Passer domesticus), et le genre Pipistrellus, très majoritairement représenté par la Pipistrelle (Pipistrellus pipistrellus). Ces animaux ont été accueillis entre 2000 et 2004 dans 4 centres de soins en Grande-Bretagne. Pour limiter les biais, les animaux morts ou euthanasiés dans les 48 premières heures, délai normal pour prendre une décision d’euthanasie lorsqu’un doute subsiste sur les chances de récupération d’un animal gravement atteint, ont été retirés de leur étude. Les auteurs montrent que les animaux ont passé souvent plus de 2 semaines avant de mourir ou d’être euthanasiés ; autrement dit, on peut considérer que ceux-ci ont connu une longue agonie inutile. Il apparaît que le poids à l’entrée, l’âge, le sexe, l’heure et la saison de découverte ne sont pas de bons éléments prédictifs sur les chances de survie, contrairement à ce qui est classiquement admis dans les écrits scientifiques. Notamment, il est souvent rapporté qu’il existe une relation favorable entre les chances de réhabilitation et l’âge ou le poids. En revanche, le type et la sévérité des lésions représentent les éléments prédictifs clés sur les chances de survie de l’animal en soins.

Ainsi, l’étude de Molony et al. propose une approche globale dans laquelle l’individu n’est qu’un élément appartenant à une population, ce qui relativise le “prix” de sa vie. Cette position qui se veut avant tout réaliste est celle que l’UFCS affiche dans sa charte (annexe 1). Elle s’oppose à une approche individuelle comme l’éthique de certains centres le recommande, dans laquelle la vie de tout individu “n’a pas de prix” (Stocker, 2005).

En somme, il est ici question du seuil au-delà duquel la probabilité de survie est considérée comme trop faible pour tenter de soigner l’individu. Un tel raisonnement peut paraître choquant de prime abord. Cependant, quand on sait que la plupart des centres sont surchargés et disposent de moyens limités, cela permet de mieux orienter le tri des animaux et donc de laisser plus de temps et de matériel, donc de chance, à ceux qui, moins atteints, sont les plus susceptibles d’en bénéficier. En outre, la souffrance ressentie pendant une longue agonie apparaît, pour la plupart des praticiens exerçant en centre, plus choquante qu’une euthanasie rapide et réalisée avec des produits appropriés. C’est pour cette raison que nous considérons qu’il est acceptable d’associer les termes “bien-être” et “euthanasie”.

Ainsi, apparaît une proposition de critère de tri simple et réaliste pour les centres de soins et les vétérinaires praticiens sollicités : pour chaque catégorie de blessure ou de maladie, la décision d’envisager l’euthanasie comme la meilleure solution pour le bien-être d’un animal doit être basée sur la proportion d’animaux qui ne tirent aucun bénéfice du traitement et de la durée de captivité avant de mourir, que ce soit de mort naturelle ou par euthanasie.

Si, par exemple, une probabilité inférieure à 10 % de chance de survie en soins est prise comme référence, les résultats de l’étude de Molony et al. (2007) suggèrent qu’il vaut mieux pratiquer d’emblée une euthanasie en cas de :

Bien sûr, il s’agit de recommandations générales. Cela ne dispense pas d’un examen approfondi au cas par cas, notamment en prenant en compte des connaissances sur les caractéristiques de chaque espèce.

Par exemple, même sans dommage oculaire, l’euthanasie est souvent inévitable pour une fracture alaire chez les rapaces qui ont une exigence de vol élevée (Faucon hobereau, Epervier d’Europe). Inversement, une fracture pelvienne peut justifier des soins chez un mammifère mâle qui ne connaîtra pas, comme ce serait le cas pour une femelle, les risques liés à la reproduction.

Chez le Hérisson d’Europe, la perte du sens de l’odorat et/ou de l’ouïe ne lui permet pas de survivre dans le milieu naturel. Par contre, il a été démontré qu’un hérisson aveugle peut survivre sans problème car, pour cette espèce, la vue ce n’est pas un sens primordial.

Enfin, il est essentiel de noter que ces recommandations ne concernent que la survie en soins et ne préjugent pas des chances de succès dans le relâcher des animaux rétablis.

b) Considérations éthiques se rapportant au bien-être animal

Si les progrès de la médecine vétérinaire permettent de soigner de plus en plus d’animaux, les conséquences à moyen et long terme, c’est-à-dire après le relâcher, demeurent actuellement une zone d’ombre. Il est primordial que le vétérinaire praticien comprenne la différence entre pouvoir traiter un animal et lui assurer un maximum de chances d’être relâché dans de bonnes conditions (Hall, 2005).

Pour bien appréhender ce que cette notion implique, l’animal dont le relâcher peut être envisagé doit déjà satisfaire les conditions suivantes :

Soigner un animal blessé puis le relâcher est trop facilement considéré comme un succès. En effet, on peut ainsi condamner l’animal à mort à plus ou moins long terme. Ceci est à considérer en premier lieu en fonction de l’espèce de l’animal.

Pour information, relâcher un animal dont les chances de survie sont faibles est illégal au Royaume-Uni (Kirkwood et Best, 1998) ; dans la législation britannique, un tel cas de figure tombe sous l’acte relatif à un abandon d’animal (Abandonment of Animals Act, 1960) et est sanctionné. Dans d’autres pays, il existe des listes de lésions graves chez les oiseaux pour lesquelles la réalisation de l’acte d’euthanasie est obligatoire : perte d’un membre quel qu’il soit, perte d’un œil ou de la vue, perte de la serre du pouce, perte permanente d’une partie du bec quelle que soit la localisation précise, perte de rémiges primaires ou des rectrices (grandes plumes des ailes et de queue) chez les faucons. Certains animaux peuvent éventuellement faire l’objet d’une dérogation pour une vie en captivité (les relâchers sont évidemment interdits dans ces cas) s’ils rentrent dans des programmes de reproduction ou d’éducation du public.

Sur ce sujet, tout particulièrement, il ne faut pas céder à l’anthropomorphisme : nombreux sont les auteurs qui s’accordent sur le fait que la plupart des animaux anciennement sauvages souffrent de la captivité. C’est pourquoi l’un des articles fondamentaux de la Charte de l’UFCS préconise l’euthanasie des animaux ne pouvant être relâchés, en parfaite cohérence d’ailleurs avec la réglementation française. Le fait que des animaux anciennement sauvages s’alimentent ou se reproduisent en captivité ne signifie pas forcément qu’ils sont en état de bien-être.

Quelques cas d’animaux recueillis ayant survécu à un handicap dans la nature peuvent laisser penser qu’il n’est pas indispensable qu’un animal ait recouvré la totalité de ses moyens pour bénéficier d’un relâcher. Cet argument, utilisé par certains pour justifier une pratique de relâcher en définitive peu responsable, doit être combattu par les considérations suivantes : si l’animal a pu être capturé, c’est qu’il était faible et que, vraisemblablement, il ne compensait pas suffisamment son handicap.

Ainsi, il est de la responsabilité du vétérinaire que l’animal soit traité et relâché de manière réfléchie, et non condamné à mourir lentement de faim, de froid, voire à tomber entre les mains irresponsables d’un promeneur bien intentionné qui voudra en faire un animal de compagnie et qu’il gardera dans des conditions totalement inadéquates pour l’espèce, prolongeant l’agonie (Hall, 2005).

A la suite de cette réflexion, il apparaît que contrairement à ce que pense volontiers le grand public, l’euthanasie est l’acte le moins égoïste qui soit (Cooper et Cooper, 2006), s’il est motivé par le bien-être de l’animal (Kirkwood et Best, 1998 ; Hall, 2005 ; Monoly et al. 2007) et non par la facilité (se débarrasser d’un animal encombrant… et sans propriétaire). L’une des meilleures illustrations qui soit est celle fournie par le cas des renardeaux. Il est en effet beaucoup plus dur de mettre fin à la vie d’un renardeau en bonne santé et terriblement attendrissant que de se laisser tenter à l’élever pour le relâcher ensuite, encore adolescent, le condamnant ainsi à une mort très probable, sûrement longue et douloureuse, sans se poser de cas de conscience (Hall, 2005). Bien sûr, les opposants à l’euthanasie rétorqueront que, dans cet exemple, quelques individus ont réussi à survivre et à se reproduire. Outre que les cas irréfutables sont rares, n’est-il pas contradictoire pour des gens qui déclarent agir dans l’intérêt de l’animal de condamner sciemment l’écrasante majorité de ces jeunes renards à une mort précoce et certaine dans l’espoir que l’un d’entre eux survive ? Au demeurant, rassurons-nous, l’euthanasie n’est pas toujours la seule solution: le fait de remettre dans la nuit ces jeunes renards, après une fluidothérapie de soutien si nécessaire, à l’endroit exact de la découverte conduirait à une issue heureuse pour eux dans plus de 95 % des cas (Robertson et Harris, 1995). Même si ce chiffre nous paraît optimiste, dans un tel cas de figure, le retour du jeune auprès de sa mère est sans doute fréquent.

En conclusion, si les chances de relâcher et de survie paraissent douteuses, si les structures disponibles pour l’accueil temporaire de l’espèce ne sont pas adaptées, si les soins postopératoires et la rééducation ne peuvent être effectués dans de bonnes conditions, mieux vaut pratiquer rapidement l’euthanasie de l’animal. Cet acte est alors pratiqué dans l’intérêt de l’animal ; il lui évite des souffrances inutiles lors de sa captivité, ainsi qu’une mort lente et peu enviable, soit consécutive à la sévérité des lésions, soit due à un relâcher d’emblée compromis par l’état de santé de l’animal.

Dans ce contexte, le vétérinaire praticien, peu habitué aux animaux sauvages et ne sachant pas forcément évaluer leurs chances de survie, doit être encouragé à demander conseil aux vétérinaires spécialistes en faune sauvage, au personnel des centres de sauvegarde, voire à l’ONCFS. Cependant, rappelons qu’en cas de désaccord sur une décision d’euthanasie, la loi française mentionne que c’est la voix du vétérinaire qui prime (article 12 de l’arrêté du 11 septembre 1992 relatif aux règles générales de fonctionnement et aux caractéristiques des installations des établissements qui pratiquent des soins sur les animaux de la faune sauvage. « S’il y a lieu de pratiquer une euthanasie, la décision est prise par le vétérinaire »), même sur celle d’un chef de centre (donc détenteur d’un certificat de capacité de détention de la faune sauvage) si celui-ci n’est pas un confrère.

Considérations concernant les populations sauvages

L’impact de la prise en charge de quelques individus sur la dynamique des populations sauvages est considéré comme faible à nul (Sleeman et Clarck, 2003), sauf s’il s’agit d’une espèce à effectif très restreint et/ou si des programmes de conservation et de reproduction existent pour cette espèce (Kirkwood et Best, 1998). Il s’agit d’un argument majeur du Ministère de l’environnement pour expliquer son refus de subventionner directement les centres de soins. En revanche, des subventions peuvent être accordées par les collectivités territoriales, plus sensibles au service rendu au citoyen électeur et à l’environnement local (UFCS, communication orale, 2005). La réhabilitation à grande échelle, par exemple suite à une marée noire, pourrait également avoir un impact dans les zones de relâcher dont l’ampleur reste inconnue à ce jour (Cooper et Cooper, 2006).

Des pistes de réflexions seront développées dans ce chapitre. Néanmoins, il faut bien admettre que le manque d’études sur les interactions entre l’individu relâché et son environnement fait que nous en sommes réduits à des conjectures quant aux conséquences d’une éventuelle intervention humaine à l’échelle des populations sauvages.

a) Compétition pour les ressources du milieu

Dans le cas des espèces territoriales, le départ de l’individu, même limité en durée, par exemple de l’ordre de quelques jours, peut avoir comme conséquence l’installation et l’appropriation du site par un congénère (Hall, 2005). Si le site de relâcher est différent du lieu de la découverte de l’animal, ou s’il est proche de la saturation, c’est-à-dire si le nombre d’animaux est trop important par rapport aux ressources disponibles, une compétition entre individus pour les ressources du milieu (nourriture, territoire, reproduction…) s’installe.

Cette compétition aboutit à des affrontements intra-spécifiques, voire interspécifiques, dont l’issue peut être faussée du fait de l’intervention humaine. En effet, prenons le cas d’un individu débilité, soit parce qu’il est malade ou de nature chétive et n’arrive pas à s’imposer pour les ressources alimentaires, soit parce qu’il a été gravement blessé au cours d’une bagarre avec un rival pour l’obtention d’une ressource. Cet animal allait selon toute vraisemblance être éliminé par la sélection naturelle, mais du fait de l’intervention humaine, une fois réhabilité et relâché au meilleur de sa condition physique après traitement, il peut s’en sortir avantageusement au détriment d’autres individus, notamment conspécifiques (Kirkwood et Best, 1998).

La conséquence est qu’avant de prendre en charge le traitement et la réhabilitation d’un animal sauvage blessé, il faut être sûr de pouvoir disposer d’un endroit convenable pour le relâcher, à savoir un biotope convenant à l’espèce et offrant un approvisionnement alimentaire suffisant et, dans la mesure du possible, le plus indemne de perturbations humaines (Hall, 2005).

b) Risque sanitaire

Selon le dicton populaire, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Un animal « sauvé » et rendu à la liberté ne doit pas être une source de risque sanitaire pour les populations sauvages (Kirkwood et Best, 1998 ; Sleeman et Clarck, 2003), surtout si les germes sont contractés pendant la période de captivité. Par exemple, le Renard roux (Vulpes vulpes) est très sensible au même agent de gale que le chien, à savoir l’acarien Sarcoptes scabei. Cette parasitose contagieuse peut conduire le renard à la mort en 4 mois (Stocker, 2005). La gale à un stade avancé est une cause fréquente d’entrée et de mortalité des renards au CEDAF. Les renards sont également très sensibles entre autres à l’hépatite de Rubarth et à la parvovirose dont les agents infectieux peuvent être potentiellement présents dans les cliniques.

Evidemment, les contaminations entre animaux sauvages et domestiques vont souvent dans les deux sens, c’est pourquoi il est souhaitable de séparer les animaux domestiques des animaux sauvages. Dans le cas des animaux sauvages, il n’est nul besoin d’avoir un chenil réservé à cet usage, une pièce isolée et facile à nettoyer fait l’affaire, et un temps de présence court dans la clinique avant de référer limite ces risques. Idéalement, un examen vétérinaire et une coproscopie devraient être réalisés avant le relâcher, non seulement d’un point de vue médical, mais aussi afin de détecter les agents infectieux et parasitaires susceptibles d’avoir été introduit dans la clinique (Sleeman et Clarck, 2003 ; Hall, 2005).

c) Interactions entre individu relâché et populations de la même espèce

• Interférence avec le processus de sélection naturelle

L’indiscutable bénéfice en terme de confort de l’animal sauvage débilité justifie sa prise en charge, que ce soit la mise en place d’un traitement ou une euthanasie rapide et indolore, et s’inscrit dans les valeurs morales actuelles, à savoir soulager la souffrance rencontrée sur notre chemin chaque fois que cela est possible. A l’échelle de la population, sur le court comme sur le moyen terme, la validité morale de notre interaction avec la nature, notamment quand il y a interférence avec le processus de sélection naturelle, est sujette à discussion. Ainsi, le relâcher d’un animal, bien que considéré comme ayant un faible impact en terme d’effectif sur la population sauvage, peut avoir des effets au moment même de son relâcher par le phénomène de compétition intra spécifique, ainsi que nous l’avons déjà signalé, mais également à long terme sur son espèce entière (Kirkwood et Best, 1998). En effet, la sélection naturelle a pour résultat d’assurer la perpétuation génétique des animaux les plus adaptés à survivre et l’élimination des autres. L’intervention humaine remet en jeu des gènes appartenant à des individus qui étaient en passe d’être éliminés. Dans le cas de la gale, par exemple, un renard qui aurait dû mourir du fait d’un manque d’adaptation à ce parasite, pourra potentiellement transmettre ses gènes d’aptitude immunitaire insuffisante pour assurer une relation hôte/parasite équilibrée.

Doit-on pour autant considérer tous les animaux, et surtout toutes leurs causes d’entrée, de la même façon ? Une distinction a été proposée entre animaux visiblement en passe d’être éliminés par la sélection naturelle (gale, septicémie faisant suite à des abcès engendrés par des combats territoriaux, etc.) et ceux qui ont été victime des activités humaines. Certains auteurs pensent que si les seconds pourraient bénéficier d’un traitement pour « compenser » l’impact négatif de l’Homme (Sleeman et Clarck, 2003), les premiers ne devraient pas être gardés, à l’exception des individus de populations menacées (Kirkwood et Best, 1998).

Néanmoins, la distinction de ces deux catégories est loin d’être aussi évidente qu’elle ne le paraît. Ainsi, la perturbation de l’environnement par les activités humaines, dont la diminution des ressources disponibles pour la faune sauvage est un exemple, peut affaiblir les animaux et donc les rendre beaucoup plus vulnérables à des affections opportunistes. Cependant, ce concept révèle une contradiction, à savoir que si les populations sont menacées, c’est qu’elles ne sont peut-être plus adaptées à leur environnement : même si celui-ci a été grandement remodelé et perturbé par l’activité humaine, l’Homme fait partie de l’écosystème et on peut après tout se demander s’il n’est pas logique que les espèces qui ne savent pas s’adapter disparaissent.

Ainsi, une nouvelle étude menée par Pat Morris sur le Hérisson d’Europe, prouverait que le changement climatique affecte la période d’hibernation et sa reproduction. En général, l’espèce hiberne entre novembre et la fin mars lorsque la nourriture est rare, afin de conserver l’énergie. Les males entrent en hibernation plus tôt que les femelles mais elles sortent plus tard. Depuis des millions d’années, la reproduction du Hérisson d’Europe se produit une seule fois par an (sauf dans certaines zones de l’Europe du sud où les hivers sont plus courts). Les naissances arrivent vers les mois de juin et juillet ce qui permet aux juvéniles d’acquérir un poids suffisant pour supporter l’hibernation. L’étude a constaté que, même dans des zones traditionnellement froides, il est de plus en plus courant que les femelles aient une deuxième portée (tardive) en septembre (voire même en octobre) car elles entrent en hibernation plus tard et en sortent plus tôt à cause des températures plus élevées. Les juvéniles, nés lors d’une portée tardive, n’arrivent pas à constituer assez de réserves avant l’hibernation ce qui provoque leur décès. Pour leurs mères c’est la même chose car elles ont perdu énormément de leurs réserves pendant l’allaitement et elles abandonnent souvent leurs petits. « L’âge, le sexe et la météo exercent une influence sur la période d’hibernation du Hérisson. Par exemple, les juvéniles peuvent rester pleinement actifs jusqu’en décembre, sans doute pour augmenter davantage leurs réserves de graisse afin d’assurer la survie lors de l’hibernation ultérieure. De même, les femelles adultes qui ont eu des portées tardives, ou qui sont encore en lactation, devront se nourrir intensivement avant d’hiberner, ce qui les rendra plus actives que les mâles adultes. Une météo clémente peut aussi retarder l’entrée en hibernation des hérissons ou déclencher un réveil prématuré, phénomène qui a un impact sur les réserves de graisse et les temps de reproduction du Hérisson et qui affecte par conséquent la survie de l’espèce à long terme. » (MORRIS, 2012)

Les défenseurs de la nature signalent également que l’espèce a été touchée par la perte de son habitat dans les campagnes, les haies et les prairies ayant été détruites pour faire place à une agriculture intensive, et par l’utilisation de pesticides qui réduisent leurs sources de nourriture. Dans les zones urbaines, des jardins plus entretenus (impossibilité de nidification) et plus pauvres en nourriture (insectes, lombrics…), séparés par des clôtures et des murs infranchissables, posent également un problème pour ce mammifère.

Alors, que faire ?

• Risque de pollution génétique

Dans le cadre de la protection de la population sauvage, la « pollution génétique » doit être évitée entre sous-espèces d’un même genre ou de deux origines géographiques différentes. Ceci est considéré comme une règle, voire un dogme, dans les programmes de réintroduction d’espèces et, plus encore, de renforcement de populations.

Les relâchers d’animaux réhabilités, surtout lorsqu’ils sont massifs, peuvent être assimilés à des actions de renforcement de populations. Une recommandation existe d’ailleurs au Pays de Galles (Hall, 2005), mentionnant que « dans l’intérêt de l’intégrité génétique des populations animales natives, un animal réhabilité ou élevé par l’Homme doit être remis dans un environnement naturel adéquat ou à proximité du lieu de la découverte. Un animal ne doit pas être transporté pour être relâché sur un site géographique ou au-delà d’un obstacle physique qu’il n’aurait normalement pas traversé ». En France métropolitaine, cette question ne semble pas poser problème car, ne serait-ce que pour des raisons pratiques, on respecte quasi- systématiquement la règle de relâcher l’animal à proximité de son lieu de découverte ou dans l’aire de répartition connue de la sous-espèce en question.

• Problèmes liés à la familiarisation et à l’imprégnation

Une attention particulière mérite d’être portée sur le fait de ne jamais relâcher un individu « imprégné ». Ce terme, utilisé actuellement de manière abusive pour désigner tout animal familier avec l’Homme, définit en réalité les animaux ayant fait leur empreinte sur l’Homme. Ces individus ont alors de fortes chances de ne pas interagir correctement avec leur espèce, particulièrement au niveau de la reproduction, et risquent d’occuper un site favorable au détriment d’un couple de reproducteurs (Hall, 2005).

La prise en charge des juvéniles pose ainsi un réel cas de conscience. En effet, à la quasi-absence de données sur les chances de survie après relâcher d’animaux ayant bénéficié d’un élevage artificiel, s’ajoute la difficulté d’évaluer les conséquences de celui-ci sur le développement comportemental de l’animal pouvant avoir des effets négatifs à court, moyen et long terme sur les futures relations intraspécifiques de l’individu.

Pour mieux appréhender les conséquences de l’acte d’élevage sur le comportement à long terme de l’animal, il est nécessaire de se reporter aux notions d’imprégnation et de familiarisation à l’Homme, deux notions utilisées couramment mais de façon fréquemment confuse ou impropre.

D’après McFarland (2001), « le processus d’apprentissage, par lequel l’attachement à la mère se développe normalement, s’appelle l’imprégnation. L’imprégnation est un processus d’apprentissage qui se passe à un stade particulier du développement et qui affecte ensuite le comportement avec les parents, les pairs et les partenaires sexuels ». Cela va donc bien au-delà de la familiarisation qui n’enlève pas à l’individu la conscience d’appartenir à son espèce.

Malheureusement, ce phénomène peut survenir quand le parent adoptif est l’Homme. L’ensemble des conséquences de l’empreinte sur la vie de l’animal, ainsi que la ou les périodes sensibles pendant lesquelles l’imprégnation se fait sont encore mal connues.

Il semblerait que les influences de l’environnement sur le développement comportemental revêtent plus d’importance immédiatement après la naissance, mais pourraient s’exercer à tous les stades du développement. Une chose semble néanmoins certaine : ce que l’animal apprend pendant ces périodes l’affecte vraisemblablement pour le reste de sa vie.

Un autre élément à prendre en compte est la présence d’une fratrie. En effet, il semblerait que les poussins élevés en groupe s’imprègnent les uns des autres. Elever un groupe de jeunes serait donc vivement conseillé plutôt que d’élever un jeune isolé. En outre, il y aurait différentes périodes d’imprégnation, et l’imprégnation filiale serait plus précoce que l’imprégnation sexuelle. La conséquence est que lorsqu’un jeune animal est ramassé, on peut penser qu’il a eu le temps de s’imprégner auprès de ses parents et que, même si l’élevage le rend familier, il retrouvera un « instinct » sauvage. En réalité, dans ce cas de figure, l’oiseau peut à la fin de son élevage se montrer plus distant avec l’Homme, donnant l’impression qu’il est redevenu sauvage, mais s’il a passé la période d’imprégnation sexuelle en captivité, il n’est pas sûr qu’il puisse se reproduire dans la nature ; il est donc susceptible d’occuper un site favorable au détriment d’un couple reproducteur. C’est donc en toute connaissance de cause qu’il faut prendre la décision d’élever un jeune : d’un point de vue éthique, il faut savoir y renoncer si l’on n’est pas certain de relâcher des individus au comportement strictement conforme à leur espèce. Sans compter que, d’un point de vue simplement pratique, ce type d’élevage mobilise beaucoup de main d’œuvre et qu’il serait dommage que ce soit en pure perte.

d) Cas particulier de la prise en charge d’individus d’espèces allochtones

Dans le cas d’espèces allochtones, le relâcher ne devrait jamais faire partie des options envisagées ! La première raison tient à l’illégalité d’un tel relâcher. La seconde raison est d’ordre éthique : soit les espèces ne sont pas du tout adaptées à notre environnement et, dans ce cas, le relâcher équivaut à une condamnation à mort, accompagnée vraisemblablement de souffrances, soit elles s’adaptent et entrent en compétition avec la faune sauvage locale.

Le Hérisson d’Afrique à ventre blanc (Atelerix albiventris) est devenu un NAC dans quelques pays où il n’existe pas d’autres espèces autochtones de hérissons (certains Etats américains, Canada, Japon…) car les Hérissons existent uniquement dans l’Ancien Monde. Le Hérisson d’Afrique ne peut pas hiberner (mais il peut estiver). Relâcher un hérisson d’Afrique en France serait le condamner à une mort certaine. L’autre problème serait la possibilité de croisement de cette espèce avec le Hérisson d’Europe. En France, il est listé en annexe 2 des arrêtés ministériels du 10 août 2004, donc la détention du Hérisson d’Afrique est soumise à la détention d’un certificat de capacité pour cette espèce et d’une demande d’autorisation d’ouverture d’élevage (CDC + AOE)

L’introduction, même en très faible effectif, d’individus d’espèces allochtones n’est jamais sans risques et ceux-ci ne doivent jamais être sous-estimés.

Place et éthique du vétérinaire praticien

L’accueil d’un animal sauvage peut occasionner des pertes pour la clinique (utilisation de matériel mais aussi de temps) et ne dégage aucun bénéfice. La question de l’investissement que chacun désire consacrer est le fruit d’une réflexion individuelle, mais dont les conséquences peuvent rayonner sur l’image de toute la profession.

a) Considérations pratiques, économiques et logistiques

Un premier aspect, qui concerne au premier chef le vétérinaire, réside dans le niveau de dépenses que la clinique ou le centre de sauvegarde s’accorde en termes de temps et d’argent pour chaque cas, ainsi que dans la disponibilité en matériel adéquat.

La prise en charge d’un animal sauvage, si elle est en théorie gratuite pour le découvreur puisqu’il n’est pas propriétaire, engage l’intervenant à une perte économique directe par les traitements administrés, mais aussi indirecte par la mobilisation du personnel (vétérinaire, auxiliaire spécialisé vétérinaire qui conseille les découvreurs au téléphone, etc.) (Kirkwood et Best, 1998).

Cependant, cet investissement s’avère modeste en temps et en coût pour les vétérinaires libéraux, car ceux-ci n’assurent en général que les gestes de bases avant de référer à un centre de sauvegarde, conformément à la loi, à savoir le tri à l’arrivée, la stabilisation du patient ainsi que les premiers soins. En outre, une participation financière d’un centre est parfois possible si le vétérinaire décide de travailler en partenariat ; cependant, elle reste bien en-deçà des frais réels pour le praticien. Par ailleurs, d’un point de vue très pragmatique, outre la satisfaction personnelle d’avoir accompli un beau geste vis-à-vis de l’animal et de l’environnement, et d’avoir participé à l’éducation du public, cet investissement, somme toute peu coûteux, est rapidement rentabilisé par la gratitude du découvreur d’avoir trouvé une solution à son problème, ce qui contribue à une bonne publicité par le « bouche-à-oreille » (Isaza, 1999). A l’inverse, un vétérinaire qui refuse de prendre en charge les soins minimaux sur la faune sauvage risque de perdre la confiance de sa clientèle, pour laquelle bien souvent le vétérinaire est celui qui sait tout sur tous les animaux, qui les aime tous et veut tous les soigner (Cooper et Cooper, 2006).

Un autre bénéfice à recueillir un animal sauvage est de briser la routine du vétérinaire libéral qui est ainsi confronté à de nouvelles maladies et de nouveaux cas, avec une liberté d’investigation totale (Cooper et Cooper, 2006) et qui peut, si le domaine de ses compétences le permet, s’entraîner à la pratique sur une espèce non commune, à condition néanmoins que ce soit dans l’intérêt de l’animal. Cela permet également de motiver le personnel de la clinique en lui faisant découvrir de nouvelles techniques (gavage, prise de sang sur un oiseau, etc.) (Isaza, 1999). Attention toutefois, le travail avec la faune sauvage peut également apparaître décourageant car le taux de mortalité est extrêmement élevé. Cet aspect négatif conduit parfois à une telle remise en question que certaines personnes renoncent à travailler sur les animaux sauvages. Le vétérinaire praticien doit garder à l’esprit et aussi prévenir le découvreur que les animaux qui ont pu être ramassés, sauf exception, sont en général très débilités et que toute tentative de leur venir en aide est un défi soumis à un très fort taux d’échecs (Stocker, 2005).

Le vétérinaire ne doit pas hésiter à procéder à un tri assez sévère à la réception de l’animal, d’abord dans l’intérêt de ce dernier, ensuite pour ne pas déranger des transporteurs, bénévoles ou rémunérés, jusqu’à un centre où l’animal sera euthanasié s’il ne succombe pas pendant le trajet. S’il juge que l’état de l’animal apporté n’est pas critique et qu’un transport est réalisable, une thérapie de soutien permet d’augmenter ses chances, notamment dans le cas des jeunes.

Enfin, rappelons que de bons principes d’hygiène minimisent les risques de contamination interspécifique: séparation des animaux des clients et des animaux sauvages reçus à la clinique, bon nettoyage et désinfection de la salle de consultation, matériel séparé selon l’origine de l’animal, temps d’hospitalisation le plus court possible pour les animaux sauvages. C’est pourquoi ce problème n’inquiète pas les praticiens en médecine aviaire dont les patients sont pourtant très fragiles (Isaza, 1999).

En conclusion, prodiguer les premiers soins à un animal arrivé jusqu’à la clinique est finalement un investissement modeste par rapport aux bénéfices retirés. Si les équipements de la clinique ne permettent pas d’hospitaliser un patient en état critique (chevreuil, par exemple), cet élément pourra être tout-à-fait compris par le découvreur, à la condition qu’il ait l’impression que le vétérinaire ne l’abandonne pas en se désintéressant de son problème et que les soins d’urgences soient, dans la mesure du possible, prodigués. Même s’il s’agit d’une espèce inhabituelle, les principes de base sur le traitement du choc, des plaies et des fractures s’appliquent. Le vétérinaire n’a pas à avoir de complexes par rapport à un centre de sauvegarde car, si ce dernier possède les connaissances sur l’espèce, le vétérinaire a les connaissances médicales, d’où l’intérêt d’un partenariat. Bien sûr, les appels laissant à penser que l’animal peut transiter directement dans un centre de soins ne nécessitent pas de demander au particulier de réaliser un détour à la clinique, mais ce dernier appréciera qu’on lui donne les coordonnées du centre de soins le plus proche, qu’on l’informe sur la règlementation et qu’on lui propose de recontacter la clinique si le centre est injoignable.

b) Ethique professionnelle

Au-delà du Code de Déontologie vétérinaire qui précise que la prise en charge d’une urgence ou au moins le renvoi vers un confrère plus à même de le faire est une obligation, l’attitude du vétérinaire dans la prise en charge d’un animal sauvage lorsqu’il est sollicité par un particulier renvoie une image plus large que celle du seul vétérinaire concerné. La mauvaise expérience que peut vivre un découvreur, hélas encore trop fréquente de nos jours, peut porter préjudice au vétérinaire impliqué, mais aussi à l’ensemble de la profession et éventuellement aux futurs animaux en détresse qui seront découverts mais abandonnés à leur triste sort par la personne qui n’aura pas envie de perdre encore une journée à trouver les renseignements et l’aide adéquats.

Il est à noter que les personnes qui ont fini par découvrir un centre par eux-mêmes, suite à l’indifférence d’un professionnel, contribuent à ruiner la crédibilité du monde vétérinaire auprès de bien des centres de sauvegarde. Si, dans ce dernier cas, cela n’affecte pas la vie du vétérinaire libéral, cela a des retombées directes sur les animaux. En effet, en France, une certaine compétition entre les centres de soins gérés par du personnel non vétérinaire et le vétérinaire reste malheureusement fréquente, alors qu’une relation synergique serait souhaitable dans l’intérêt de tous. Les vétérinaires ont fait leurs preuves, à nous de faire les nôtres.

c) Ethique individuelle

• En tant que professionnel

Contrairement aux pays en voie de développement, la question de soigner un animal dont le relâcher pourrait mettre en danger la survie de l’Homme, soit par destruction de ses cultures, soit par prédation directe ne se pose pas en France. La plupart des espèces classées nuisibles font l’objet d’une réglementation et, si elles posent un cas de conscience, les flous législatifs permettent d’agir selon les convictions du vétérinaire.

Les cas de conscience individuels ne concernent a priori ni les décisions d’apporter les soins ou l’euthanasie d’urgence ni de garder ou non l’animal au cabinet, puisqu’elles sont régies par le code de déontologie et la législation française. Ils se situent plutôt dans la limite de temps et d’argent que chacun s’accorde à donner, et dans la détermination de ce qui est le mieux pour l’animal. Les centres de soins sont limités en moyens et une opération gracieusement effectuée par un vétérinaire libéral peut changer le devenir d’un animal. Mais le bénéfice à long terme de ces opérations est très mal connu, tandis qu’il est certain que la captivité prolongée réduit significativement les chances de relâcher dans de bonnes conditions chez certaines espèces par différents mécanismes : habituation à l’Homme, diminution des capacités de vol ou de la réactivité face aux proies et aux prédateurs (Hall, 2005). Ainsi, une mise en garde du praticien bien intentionné s’avère nécessaire pour éviter de graves déconvenues comme en témoigne cette anecdote : un vétérinaire a procédé gracieusement à l’amputation de l’aile d’un rapace avant de le renvoyer dans un centre de sauvegarde, dans lequel il dut être euthanasié compte tenu de l’impossibilité de le relâcher. Ceci illustre une fois encore la nécessité de ne pas raisonner en terme purement médical, mais d’intégrer la notion d’animal sauvage dans son milieu.

• En tant qu’être humain

Il n’y a pas si longtemps éclatait le scandale sur les conséquences écologiques désastreuses de l’utilisation des organochlorés et organophosphorés. Les impacts sur la faune sauvage ont été considérables, notamment chez les rapaces dont la population a chuté dramatiquement à cause de la diminution de la fertilité et des chances d’éclosions. Il est à noter que les vétérinaires n’ont pour ainsi dire joué aucun rôle dans cette sombre affaire. Cependant, il n’est jamais trop tard pour bien faire, et le signalement systématique aux autorités compétentes d’une intoxication observée chez un animal sauvage participera au réseau de surveillance de la santé de notre environnement (Pollock, 2001).

Dans cet esprit, les centres de sauvegarde et, de plus en plus, les vétérinaires praticiens sollicités par le public sont dans une position privilégiée pour observer les changements écologiques et leur impact sur la faune sauvage (Sleeman et Clarck, 2003), en observant l’évolution du nombre d’entrées par an, par espèce, par cause d’admission. Le renvoi de données à des centres de sauvegarde ou à des organismes de recherche si une étude est en cours sur l’espèce reçue peut permettre au vétérinaire praticien de participer à la progression des connaissances sur l’espèce. Par exemple, les centres de sauvegarde font régulièrement des bilans rétrospectifs sur les causes de découverte des animaux, afin de mettre en évidence les causes majeures et d’essayer de découvrir leurs facteurs explicatifs. Les données prises en compte sont évidemment les données disponibles. Une prise en charge ne nécessitant pas de transit dans un centre de soin (euthanasie, par exemple) est une donnée perdue pour l’analyse si elle n’est pas transmise. De même, si le vétérinaire praticien décide de réaliser une autopsie, les éventuelles découvertes pourront avoir un intérêt scientifique (Isaza, 1999). Le vétérinaire peut, à titre personnel apporter ses compétences dans l’approche pluridisciplinaire qu’est l’écologie, et occupe une position de choix pour participer à l’éducation du public (Sleeman et Clarck, 2003), notamment par exemple pour tout ce qui a trait à l’attitude à avoir face aux animaux « orphelins » et pour faire évoluer les préjugés sur certaines espèces.

En conclusion, le vétérinaire praticien en dehors de son activité libérale, peut, par ses compétences, apporter sa pierre à l’édifice. Ses actions contribuent alors à l’avancée du bien-être animal, mais aussi à l’avancée de la science, à la santé publique et à la biosécurité en relayant les informations lorsqu’il est confronté à des animaux utilisés comme biomarqueurs de la santé de l’environnement (Sleeman et Clarck, 2003).

Conclusion

La tendance actuelle dans les pays développés est à la préservation des écosystèmes naturels par l’adoption d’une alimentation plus « bio » et la protection de la flore et la faune. Dans ce contexte, le public devient très demandeur en matière de prise en charge des animaux sauvages en détresse. Pour autant, on doit se garder de tout anthropomorphisme avec ces animaux et accepter les décisions d’euthanasie même si pour une blessure semblable, un traitement existe chez des espèces domestiques.

L’avancée de la science et des traitements possibles peut inciter le vétérinaire praticien à choisir de soigner l’animal sauvage. Mais même si le relâcher provoque une joie indicible et un sentiment de succès, il ne faut surtout pas occulter une réalité sévère, à savoir la faible probabilité de survie de certaines espèces après une période de captivité, un risque sanitaire pour la population sauvage à court terme et un effet négatif possible sur l’espèce à long terme par l’interférence avec le processus de sélection naturelle ou encore par le phénomène d’imprégnation.

Si la plupart de ceux qui interviennent sur la faune sauvage considèrent que la santé de l’ensemble de la population doit primer sur celle d’un individu, la question des effets d’un individu relâché sur cette population reste encore non élucidée. En l’absence de données et soumis à différents avis, le vétérinaire praticien prendra une décision en fonction de ses convictions, décision éclairée par la prise en compte de l’ensemble des paramètres évoqués, et en faisant du bien-être de l’animal une priorité.